Saveur aigre/douce à Caen : Merci Jean

C’était il y a deux ans..

Un dimanche après-midi, il faisait froid, un peu comme le froid d’aujourd’hui. Ce froid humide qui joue avec les couches de vêtements et qui arrive à te chatouiller la peau en se glissant sous les épaisseurs. Ce froid si propre à la Normandie. Ce dimanche après-midi c’était aussi un moment de maraude entre amis. A l’époque nous formions un petit groupe d’étudiants qui, un dimanche sur deux, allaient, avec nos thermos de café et nos sourires, à la rencontre des personnes qui vivaient dans la rue.

Bien que souvent nous nous sentions démunis face à la misère rencontrée, ces moments de chaleur humaine partagés étaient de vrais trésors. Ils constituaient une parenthèse bien douce dans la dureté de l’hiver et la reconnaissance qu’on nous manifestait à chaque rencontre, nous semblait bien injustifiée  tant nous étions nous-mêmes reconnaissants des échanges et instants passés.

Mais il arrivait parfois que ces jours soient aussi les proies de la lassitude et de l’amertume, le désespoir rodant.

C’était notamment le cas de ce jour là. Les sourires n’étaient pas aussi francs, les gestes étaient las. Dans les yeux, pire que la colère, on y voyait de la résignation. Entre deux banalités, la dure réalité qu’on n’arrivait plus à cacher : « J’ai perdu mon taff…Je crois que j’y arriverai pas…» ; « Finalement, l’appart’, ce sera pas pour le mois prochain, ils m’ont dit… J’ai peur, mon corps, je suis pas sûre qu’il tienne le coup cette fois. »

Et puis, au sein de nos échanges, Jean arriva. Je ne l’avais encore jamais rencontré, chose assez rare car nous étions  souvent amenés à croiser les mêmes habitués à cet endroit. Un sourire fendit son visage lorsqu’il nous vit. Une poignée de main franche et des pattes d’oie aux yeux, témoins d’années passées et d’aventures qui l’avaient façonné, nous saluèrent. A sa venue, l’atmosphère se réchauffa.

« Du café ! Super du café, ma boisson préférée vous ne pouviez pas mieux tomber. Ah non pas arrangé* cette fois celui-ci, merci Charlie. On se tutoie ? J’ai jamais été trop conventionnel… Alors qu’est ce que tu fais dans la vie ? … Oh moi tu sais, avant,  j’étais bien occupé. Mais j’ai été convoqué hier, contrainte budgétaire, tu sais, l’entreprise allait pas très bien depuis quelques mois, on le devinait tous, ça se sentait… Du coup chômage pour moi, Retour à la case départ. Ça me fout un coup tout de même, à 50 piges, se retrouver à la rue, encore une fois…»

Un courant d’air glacial qui vient tout balayer. Que dire ? Que faire ? Dans ces cas-là, le sentiment d’impuissance peut être si fort qu’il est difficile de ne pas perdre pied.

Alors on sert un café, puis deux, puis trois. On écoute. On montre qu’on est là. Et puis dans la tête on essaye de trouver des solutions mais parfois il faut se rendre à l’évidence, accepter qu’on n’en ait pas. Pas encore.

« Mais dis, t’es bénévole toi, non ? Ouais tu fais partie d’une assoc’, un truc dans le genre ? Bon, bref, c’est tout comme. Et tu  sais pas où il cherche du monde ? J’veux dire gratuitement ? Parce que tu sais finalement, le chômage ça me fait pas peur. Je le connais le Guss, J’ai déjà subi avant, je sais que j’arriverai à trouver autre chose, je sais pas encore comment, mais crois-moi, je trouve toujours. Mais en attendant il faut que je m’occupe, vraiment, sinon je vais devenir fou. Ne rien faire, c’est vraiment ça, le pire, quand t’es à la rue. Et puis tant de personne ont besoin d’aide ces temps-ci…  J’aimerai bien aider les animaux surtout, rien ne me fend plus le cœur que de voir des  p’tites bêtes abandonnées. Ah ouais sérieusement, si tu as des contacts dans le milieu, je suis preneur. Parce que tu sais, dans la vie s’il y a une chose que je sais c’est qu’on a toujours le choix. Toujours. Et faut savoir dire non à la peur, à l’envie de se terrer dans son terrier. Faut aimer, c’est le seul moyen de s’en tirer.»

Tu aurais pu hurler, crier à l’injustice, vouloir tout bazarder. Mais non, tu te tiens debout et tu agis plus que tu ne subis. Et moi j’ai l’impression d’être petite, si petite à tes cotés. Est- ce que tu le savais Jean ? Est-ce que tu savais que tu venais de partager avec moi l’une des plus courageuses leçons de vie ?

C’était il y a deux ans, un jour aussi froid qu’aujourd’hui. Mais notre rencontre, elle, est marquée au fer rouge.

Alors, je repense aussi à toutes les autres.

Je pense à toi, Dame Michelle, et j’espère que tu as pu partir au soleil comme tu le souhaitais depuis si longtemps, et que tu continues à arpenter les marchés à la recherche de la pièce de vêtement qui sublimera ton style unique.

Je pense à vous, Sylvie et Isaac, et j’espère que vous avez  pu garder votre appart’. Vous avez été de vrais piliers en entourant vos anciens camarades de la rue alors que vous-mêmes étiez plus ou moins sortis de la misère. Merci pour vos conseils, votre attitude protectrice à chaque fois que nous nous croisions. Promis, nous évitons toujours la gare, seules, le soir.

Je pense à tes amis et toi, Alejandro,  et bien que nos échanges aient à regrets étaient trop courts du fait de la barrière de la langue, j’espère que vous avez pu traverser la Manche et que votre rêve anglais s’est réalisé. Je vous souhaite tellement de trouver un endroit où vous reposer après tous ces pays traversés.

Je pense à toi, Charlie, qui n’est plus sur ton banc depuis longtemps. Et J’espère que tu as pu  trouver un foyer où tu continues de faire rire et de dessiner.  Tes yeux bleus voyaient plus loin que tes années.

Et surtout je pense à toi ,Jean, que je n’ai pas recroisé depuis. J’espère que tu as pu trouver un travail, qu’actuellement tu as un appart’, et pourquoi pas un chien. Ce dernier est surement la plus chanceuse des bêtes du fait de t’avoir pour maître.

Oui, dans les rues de ma ville, le dimanche, on rencontre des histoires, des histoires douces-amères. Des histoires qui ne ressemblent en rien aux contes de fée, des histoires d’individus souvent balayés, fracassés, mais des histoires vraies, remplies d’humanité. Promis, ici, on n’oublie pas et surtout on va essayer d’améliorer ça.

[Merci de vous être attardé jusqu’ici :)   Et si toi aussi tu veux apporter ta petite pierre à l’édifice, rien de plus simple. Un groupe d’amis motivés, quelques thermos de cafés, quelques heures et A TOI DE JOUER! Promis c’est sans doute l’une des expériences les plus enrichissantes qui soit ! –Et tu auras peut être la chance de te voir toi aussi proposer un café amélioré* ;) – Si tu as des questions, besoin de petits conseils, n’hésite pas me contacter si je peux t’aider.

Et sinon si tu préfères un cadre un peu plus pro, il y a plein d’associations que tu peux rejoindre, ne serait ce que pour des missions ponctuelles. Par exemple : La Croix Rouge ou encore le Secours Populaire  n’attendent que toi. Renseigne toi sur les groupes présents autour de chez toi et surtout sois en convaincu:  avec un sourire et un peu de temps tu peux vraiment aider à faire la différence. :) ]